Evolution

Evolutions technologiques : quelles conséquences sur le monde du travail et le secteur de l’enseignement ?

 

Dans cet article, on abordera la thématique de l’évolution numérique et plus particulièrement de son impact sur le monde du travail. Aujourd’hui, ce que nombreux appellent le « progrès technique » ne cesse de s’amplifier. Certaines technologies nous aident à faire bien des choses plus vite et, dans certains cas, nous facilitent la vie. Il faut bien l’avouer dans notre vie quotidienne, le progrès technologique nous arrange plutôt bien. Mais qu’en est-il de son impact sur la manière d’envisager le travail et sur l’emploi ?

L’analyse qui suit portera moins sur la sémantique scientifique de ces évolutions que sur leur impact dans la société et sur la manière dont le travail et l’économie sont pensés.

Pour Karl Marx, le travail c’est d’abord un « procès qui se passe entre l’homme et la nature. »

L’organisation capitaliste vient en quelque sorte déséquilibrer cette relation entre l’homme et la nature en y intégrant notamment le profit, la compétitivité et les intérêts économiques. La machine devient alors l’outil indispensable au capitalisme pour atteindre ses objectifs.

Pour tenter d’apporter certains éléments de réponse à cette question complexe, on a rencontré trois personnes ressources, spécialistes de ces matières, Pierre Delvenne, Hadrien Macq et Bruno Poncelet.

Pierre DELVENNE  Hadrien MACQ

Pierre Delvenne est docteur en sciences politiques et sociales et travaille au centre de recherche Spiral, service attaché au département de science politique de l’Université de Liège.  Ses travaux portent notamment sur les sciences, technologies et société (STS), sur les politiques scientifique, technologique, industrielle et d’innovation ainsi que sur la gouvernance de la science.

Hadrien Macq est quant à lui doctorant en sciences politiques et sociales. Sa recherche porte sur les pratiques de participation publique dans les domaines liés aux sciences et aux technologies.

Il nous aide à mieux appréhender cette thématique tellement actuelle mais pourtant trop peu souvent analysée sous l’angle d’une potentielle « menace » grandissante pour certains secteurs d’activité et pour l’emploi.

Quels sont les objets de recherche sur lesquels travaille votre service de recherche ?

On analyse notamment la manière de gouverner les enjeux technologiques. Nous avons une expertise spéciale qui est d’étudier le rapport entre la science, la politique et la société. Nous nous intéressons aux technologies parce qu’elles constituent une force considérable de changement de la société. Il faut tout de même garder à l’esprit que ce développement technologique n’est pas nouveau, cela ne nous tombe pas dessus maintenant. La révolution industrielle est par exemple la preuve que ce développement technologique et son impact sur la société remontent à pas mal de temps.

Comment ces technologies touchent-elles le monde du travail ?

En fait, on serait entrés dans un deuxième âge de la machine. Le premier correspondrait à la révolution industrielle qui a transformé le monde du travail. Dans ce premier âge, la machine et l’homme étaient dans un rapport de complémentarité. L’homme pouvait se décharger d’un certain nombre de tâches qui étaient fatigantes mais son rôle restait néanmoins très important car il gardait la capacité de décision. On a, à présent, basculé dans le monde où la machine est, progressivement, en train de se substituer à l’homme. Certains auteurs mettent en évidence le fait qu’aux Etats-Unis, 47% des emplois tendent vers une automatisation.  Un secteur particulièrement touché à l’heure actuelle est celui de la vente où les caissier(es) sont peu à peu remplacé(e)s par des machines. Le secteur bancaire est, lui aussi, également touché et on y observe d’ailleurs beaucoup de licenciements. Le netbanking prend une place de plus en plus considérable et rend donc le travail des employés de banque parfois « superflu ».

Un autre élément important est l’ « ubérisation de la société ». Beaucoup de secteurs de travail ont comme concurrents des multinationales qui n’engagent pas de travailleurs, ne signent pas de contrats de travail mais investissent en revanche dans des plateformes technologiques. Ces multinationales font appel à des travailleurs pour certains services mais ceux-ci ne sont ni des salariés, ni des indépendants, ils ne cotisent pas, ils n’auront pas de pension, on ne prend pour eux aucune assurance santé.

Le secteur de l’enseignement est-il lui aussi en danger ?

L’enseignant pourrait en effet se voir quelque part dévalorisé parce qu’il n’est plus considéré comme l’une des principales sources d’informations et de connaissances. L’élève a désormais accès, via Internet, à toute une série d’informations. Un des dangers qui apparaît est bien sûr le « fact-checking », le fait donc que l’élève puisse aller vérifier ou contredire l’enseignement qui lui est donné par des sources recueillies sur Internet.

Par ailleurs, il est clair que dans le supérieur, par exemple, des cours sous la forme de vidéoconférence voient le jour.  Mais on ne peut pas parler de tendance, le rapport humain entre l’enseignant et l’élève est tellement important qu’il ne pourrait se voir substituer par autre chose. En outre, l’école est préservée dans ce sens où elle ne parait pas céder, pour le moment, au déploiement exagéré de toutes ces nouvelles formes de technologie. A l’école, on apprend à écrire et pas encore à coder avant de pouvoir écrire, je l’espère !  

Pierre Delvenne conclut notre entretien en nous disant qu’il a rencontré, dans le cadre de ses recherches, des travailleurs touchés par cette dévalorisation de leur travail et qui portent la devise suivante : « le monde sera tellement déshumanisé que les gens auront besoin de vrais lieux de socialisation et c’est alors vers nous qu’ils se tourneront ».

C’est plutôt un beau pari.

Bruno PONCELET

Entretien avec Bruno Poncelet

Bruno Poncelet est formateur au CEPAG (Centre d’Education Populaire André Genot)

Comment les choix de l’évolution vers le numérique se font-ils au niveau politique ?

Les gens ont parfois l’impression que ces évolutions arrivent toutes seules, comme une évolution naturelle et normale de la vie. Or, il existe un programme européen avec un indicateur (index DESI). La commission européenne organise et prône plusieurs évolutions majeures : la connectivité, booster les usages numériques, développer les compétences humaines de la population en maitrise numérique (enseignement classique, formation pour adultes, forem), faire basculer les services publics et les entreprises dans l’ère numérique.

L’objectif est donc clairement de booster la capacité des gens à maitriser des techniques numériques, mais aussi de développer des infrastructures avec des investissements publics pour vivre dans un monde de plus en plus connecté. 

Derrière l’évolution numérique, il y a donc un vrai travail politique qui est fait à la commission européenne. Chaque année, chaque pays reçoit une sorte de bulletin de notes pour évaluer son avancée en termes de numérique. L’argument officiel de l’UE est le suivant : plus vite on bascule dans l’ère numérique, plus on a de chances d’attirer des nouveaux travailleurs, plus qualifiés.  

Du point de vue du monde du travail, pourquoi peut-on avoir des craintes ?

Le monde numérique a comme conséquence la mise en concurrence des formes de travail régulé (salaire minimum, horaire, cotisations) où l’Etat fixe les règles du jeu avec des formes de travail qui ne seront plus du tout régulées. Cela va faire basculer le travail correct vers un travail incorrect. Cela permet aussi de mettre en concurrence des métiers, qualifiés ou non.

Ces questions inquiètent-elles le travailleur, le syndicat ?

Le syndicat est en train de découvrir peu à peu le sujet. Il a un discours très critique parce que les retours qui lui viennent du terrain sont aussi très négatifs. Pourquoi ? On est historiquement dans une phase où le rapport de force est plutôt du côté patronal et, en plus, ce sont ces derniers qui installent le numérique et donc qui augmentent leur moyen de contrôle et de pression sur le travailleur.

Un des discours alternatifs qui pourrait être porté par le syndicat serait de dire que l’évolution technique va diminuer l’emploi et donc le temps de travail (avec compensation de rémunération bien sûr !). Une des conséquences à cela serait le partage du temps de travail et donc du travail pour tout le monde.

Quant à l’enseignement, on est plutôt dans l’idée que des outils interactifs vont devoir rentrer dans l’apprentissage. Dans quelques années, cela va s’intensifier. Tout doit basculer vers le numérique. Les dérives potentielles c’est que l’enseignement aura besoin pour s’équiper d’instruments numériques et donc devra faire appel à des sociétés privées qui s’imposeront de plus en plus jusqu’à aller peut- être à un contrôle du contenu des programmes de cours.

Aux Etats-Unis, par exemple, il existe des écoles où les élèves sont devant des ordinateurs et quand ils sont face à une impasse, ils appellent leur professeur qui est dans une autre pièce. Cela limite évidemment les emplois.

Il ne faut pas oublier que l’on est une phase d’austérité qui entend supprimer un maximum de services publics et de politiques de solidarité et donc à partir du moment où le numérique entrera dans les services publics, des économies vont être faites sur le dos des travailleurs au motif qu’on n’aura plus besoin d’eux.

Au-delà des problèmes de pertes d’emploi, il y a ce risque de perdre des compétences cognitives et relationnelles. L’usage d’outils numériques ultraconnectés va faire régresser certaines choses chez l’humain, c’est certain.