Mixite sociale

 

La mixité sociale : comment agir ?

(Mixité sociale =  situation de coexistence entre des individus dotés de caractéristiques différentes >< Ségrégation sociale = séparation dans l’espace.
En FWB, c’est une séparation de fait et non une séparation légale, comme c’était par exemple le cas pour l’apartheid.)
 

Dans Tribune du mois d’avril, nous avions proposé un article sur la mixité sociale et son absence dans le Pacte. Nous avions notamment évoqué quelques pistes structurelles qui pourraient, chacune à leur niveau, créer davantage de mixité sociale au sein des écoles. Nous voudrions ici compléter cette analyse par quelques éléments recueillis lors d’un colloque traitant de ce sujet.

Ce colloque consacré à la mixité sociale a réuni un beau panel d’acteurs[1]et d’intervenants à la fois engagés et progressistes. Nous pouvons en dégager un certain nombre d’éléments susceptibles de rendre la mixité sociale à la fois plus effective et plus efficace. Dans cette nouvelle dimension, les acteurs, et plus précisément ceux de l’enseignement, ont sans aucun doute un rôle essentiel à jouer.

La mixité sociale : un consensus ?

On pense parfois qu’être favorable à plus de mixité sociale va de soi…et bien il n’en est rien ! On verra plus loin comment, par exemple lorsqu’une politique scolaire vise à davantage d’égalité, des acteurs peuvent s’y opposer nettement.

La mixité sociale n’est en effet pas une évidence pour tout le monde dans une société où l’on connait une distribution des places inégales. Pour Jacques Cornet, sociologue, il existe une injonction paradoxale entre, d’une part, les missions d’éducation, d’instruction et de socialisation données à l’école et, d’autre part, une certaine attente de production d’échecs par cette même école afin de mieux valoriser la réussite… de ceux qui y réussissent.  

Comment lutter pour plus de mixité sociale ?

Précédemment, nous avions évoqué différentes politiques scolaires visant à apporter une certaine régulation en vue notamment d’avoir un impact sur la mixité sociale au sein des écoles. A cette occasion, on avait notamment cité le décret inscriptions de 2007 qui visait à garantir aux élèves le même droit d’accès à une école. Cette mesure a fait l’objet de nombreuses oppositions de la droite, mais a également alarmé une bonne part de l’opinion publique et plus particulièrement les familles de milieux très favorisés/bourgeois qui se sentaient en quelque sorte ainsi privés d’un de leur privilège. En outre, la surmédiatisation des files d’attente devant certaines écoles n’a fait qu’exacerber ce sentiment de victimisation de certaines familles pourtant le plus souvent favorisées. Le décret n’avait pourtant comme objectif que d’assurer une meilleure égalité d’accès à l’école, à l’entrée dans le secondaire. Même si elle a apporté une transparence non négligeable sur le processus d’inscription, cette politique de régulation n’a eu finalement qu’un faible impact en termes de mixité sociale. Elle s’est vue en outre modifiée par une succession de décrets qui semblent en avoir amoindri les effets.

Pour certains des intervenants à ce colloque, ces politiques progressistes « venant d’en haut » sont nécessaires mais toutefois insuffisantes. Pour garantir une meilleure mixité sociale et surtout une mixité sociale efficace, il faut une impulsion politique mais aussi une adhésion dans le chef des acteurs de l’enseignement. Il faut donc aussi leur attribuer un pouvoir d’action. C’est la conjugaison des deux, politique scolaire et pouvoir d’action des enseignants, qui fera réellement évoluer les choses.

Qu’est-ce qu’une mixité sociale efficace ?

La mixité sociale dans les écoles consiste à regrouper des élèves provenant de milieux socio-économiques différents. Cet objectif, on l’a vu ne va pas de soi et, ce n’est pas parce qu’un certain niveau de mixité sociale est atteint que c’est automatiquement efficace en termes d’apprentissage. Autrement dit, si l’objectif de mixité sociale dans les écoles peut, à un moment donné, être atteint plus ou moins partiellement, cela ne garantit pas que cette mixité sociale va faire en sorte que les élèves de milieux défavorisés acquièrent les apprentissages nécessaires afin d’atteindre des places ou postes traditionnellement réservés aux élèves issus des classes sociales favorisées. C’est là pourtant l’objectif.

La mixité sociale ne serait dès lors pas seulement un objectif en soi mais aussi un moyen nécessaire pour arriver ce que l’on pourrait appeler l’égalité des places. Plus simplement dit, la mixité sociale au sein de notre système scolaire pourrait (et devrait) avoir en réalité un rôle d’ascenseur social.

Dans cette perspective, un réel enjeu est de faire en sorte que les enseignants gèrent l’hétérogénéité des élèves en vue d’atteindre cet objectif. Il ne s’agit pas seulement de favoriser la mise en relations d’enfants et de jeunes issus de milieux socio-économiques différents, mais aussi (surtout) de tenir compte de cette mixité sociale dans la manière dont les apprentissages sont organisés.

Julien Netter, maitre de conférences[2] en sciences de l’éducation, a relaté une expérience portant sur une activité théâtrale menée dans des classes différentes. L’activité théâtrale avait comme but ici de faire émerger chez les élèves leurs acquis dans le cadre du cours de français et de les utiliser dans la construction d’une pièce de théâtre. La première classe était totalement homogène, composée d’élèves venant d’un milieu social défavorisé. On a vu que l’activité ne fonctionnait pas du tout notamment parce que les apprentissages visés par l’enseignante étaient trop peu explicites. Julien Netter explique très bien comment, dans ce cadre, les attentes de l’école sont très éloignées de celles des élèves de classes plus populaires. Dès lors, les élèves s’engagent dans le jeu que constitue l’activité sans percevoir qu’il s’agit d’un travail en lien avec les apprentissages. L’activité apparaît donc plutôt comme un moment de détente que comme un temps scolaire et le comportement des élèves pendant l’activité en témoigne.

La même activité a été menée dans une deuxième classe, cette fois-ci plus hétérogène. Certains élèves saisissent le sens de l’activité et mettent à profit leur acquis en français dans la rédaction de la pièce. Non seulement l’activité se déroule bien, mais les élèves y montrent une bonne compréhension des apprentissages tant culturels que cognitifs visés par l’enseignant. Quelques élèves par contre, les moins favorisés socialement, sont mis en difficulté par ces appentissages. L’enseignant les aident alors pour faire réussir l’activité et pour permettre à ces élèves d’être tirés d’affaires. Même si au bout du compte chacun semble satisfait du résultat de l’activité, il apparaît que ce qui a permis aux élèves en difficulté de s’en sortir correspond à une diminution des attentes de l’enseignant vis-à-vis de ces élèves qui sont dès lors passés à côté des apprentissages visés.

L’observation de ces deux activités montre que la mixité sociale n’est favorable aux apprentissages que si l’organisation des apprentissages est pensée aussi en fonction des difficultés que rencontreront les élèves socialement défavorisés, dans ce cas-ci en anticipant le fait que l’activité théâtrale proposée comporte des références culturelles et un travail sur la langue de l’écrit qui sont proches de la culture familiale des classes moyennes instruites. Ce qui favorise l’entrée dans les apprentissages des uns peut constituer un obstacle pour les autres, si la situation d’apprentissage ne veille pas à prévoir des dispositifs qui permettront à ces autres de franchir l’obstacle. Par exemple ici en travaillant au préalable les références cuturelles implicites et en mettant peu à peu tous les élèves dans un même rapport à la langue de scolarisation.

Pour conclure …

Nous voulions mettre en perspective ici le rôle que peuvent avoir les politiques scolaires dans les évolutions sociétales. Ces politiques sont évidemment nécessaires et l’impulsion politique est une condition sine qua non pour faire avancer le système scolaire vers plus d’égalité mais elles ne suffisent pas. Les acteurs de l’enseignement ont un rôle essentiel à jouer et il s’agit de leur donner la possibilité de l’exercer.

La concentration, dans un même établissement d’enfants issus de milieux défavorisés peut devenir un handicap pour tous ceux qui y sont rassemblés et donc, nuire à leur future intégration économique.

Jean Hébrard

[1] Cet article se base notamment sur les interventions de Marc Demeuse, Georges Felouzis, Roger Godet, Julien Netter et Jacques Cornet.

[2] En France.